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dimanche 30 septembre 2018

Les cours de cancrerie

L'heure est claire, je vais pouvoir vous délivrer une nouvelle histoire.

Celle-ci se déroule il y a longtemps, enfin pas si longtemps, une époque ou les professeurs avaient le droit de taper sur les doigts des élèves qui n'apprenaient pas bien.
Tu n'as pas retenu ton algèbre, et bim ! Un coup de règle sur les phalanges.
Et si cette discipline avait été un sport, le professeur Châtaigne aurait été champion olympique. Il jouait de la règle en bois tels un chef d'orchestre, provoquant une symphonie de cris d'enfant qui n'apprenaient pas leurs leçons correctement.
Seulement, le professeur Châtaigne enseignaient depuis si longtemps qu'ils avaient oublié la différence entre apprendre et comprendre. Pour lui, un élève qui ne comprend pas est forcément un élève qui n'apprenait pas, et donc qui méritait des coups de règle. Or, s'il y en a un qui ne comprenait rien, c'était bien le petit Hugo. Pas qu'il soit particulièrement idiot, ni particulièrement fainéant, il était seulement particulièrement sensible. Le bougre avait tellement peur de l'école et de M. Châtaigne, qu'il confondait tout, s'emmêlait les stylos et finissait tragiquement par recevoir des coups de règle sur les doigts.
« C'est pourtant logique M.Victor, au moins que vous ne fassiez exprès de ne pas savoir ». Et clac ! Encore un coup sur les phalanges.
En voyant son petiot avec les mimines couleur coquelicot, la mère du petit Hugo vit blanc, elle était habituée depuis le temps, elle pesta un peu contre le professeur par principe et laissa son fils monter dans sa chambre.
Mais Hugo ne monta pas, il fila par le potager pour aller retrouver ça grand-mère, qui, je dois vous le dire, a quelques gênes de fée.



En voyant son petiot avec les mimines couleur coquelicot, la grand-mère du petit Hugo vit rouge, elle n'était toujours habituée depuis le temps, elle pesta contre le professeur par conviction et laissa son petit-fils monter dans sa chambre, là où elle cachait ses sucreries.
C'est autour d'un envoûtant chocolat dans lequel baignaient des meringues, que la grand-mère tonna avec fermeté.
« Ce qui lui faut à ton monsieur Châtaigne, c'est des cours de cancrerie ! ». Et elle alla fouiller dans son carnet d'adresses féerique le nom d'une consœur qui pourrait l'aider dans sa tâche.
Voyons voir...
La fée Dulogie ? Non, elle fait des heures supplémentaires.
La fée Brile ? Non, elle n'ose plus sortir.
La fée Passifépassa ? Non, elle prendrait le parti de Châtaigne.
La fée Cé ? Non, elle travaille dans les donjons du père Fouettard maintenant.
La fée Minine ? Non, elle est en séminaire avec la fée Maine et la fée Minyste.
Ah bingo la Fée Tovilaj, avec elle, on s'amuse toujours.
Et elle donna au petit Hugo un peu de poudre magique dans laquelle on trempe les baguettes des fées.
Applique la sur le bout de tes doigts, et la prochaine fois que Châtaigne te tapera dessus, il aura une drôle de surprise.
Tout guilleret, Hugo partit à l'école un grand sourire aux lèvres, presque impatient de recevoir un coup.


Un coup qui ne tarda guère.
- Quelle est la capitale du Venezuela M.Victor ? Vous ne savez pas ! Mais c'est pourtant logique !!
Et bam la règle plongea. Et re-bam une tornade poussière d'étoiles vint chambouler la classe retournant tables et cahiers.
Après avoir essuyé ses lunettes, M .Châtaigne se redressa et HORREUR !
Il avait rapetissé, il faisait la taille d'un enfant maintenant. Et ses vêtements ! C'était une tenue d'écolier. Il tourna la tête et constata que toutes les tables et tous les élèves avaient disparus. Ne restait plus qu'un pupitre sur lequel il était assis, à côté de lui le petit Hugo souriait tranquillement.
- Et bien, M. Châtaigne conte fleurette aux mouches ? Gronda la Fée Tovilaj ingénieusement déguisée en maîtresse d'école.
Décontenancé Chataigne balbutia quelques mots
- C'en est assez, puisque vous voulez parler dite moi plutôt combien font deux et deux.
- Et bien quatre, enchaîna Châtaigne par réflexe.
- Mauvaise bonne réponse ! Scanda la Fée Tovilaj en lui tapant sur les doigts avec sa baguette magique.
Aussitôt, son index se transforma en chipolata ! Châtaigne paniqua essayant de se convaincre que ce n'était qu'un cauchemar, il avait donné la bonne réponse pourtant.
- Allez, je vous donne une seconde chance, quelle est la capitale du Japon.
- Tokyo évidemment
- Mauvaise bonne réponse, c'est pourtant illogique, au moins que vous fassiez exprès de savoir, tendez votre main.
Elle tapa encore sur les doigts de Châtaigne qui vit son majeur se transformer en cornichon.
- Écoutez plutôt M. Victor.
Tout satisfait le petit Hugo récite
- Deux et deux font vingt-deux et la capitale du Japon, c'est le mont Fuji.
La fée Tovilaj applaudit à deux mains, laissant choir des pétales de rose.
- Vous voyez M. Châtaigne, ce n'est pourtant pas difficile de ne pas savoir, allez on recommence.
Après un douloureux questionnaire Chataigne contempla ses mains avec désespoir, il voyait une frite, une carotte, une chipolata, un cornichon, une sardine, une sucette, un haricot vert, une nouille et un maïs. Il ne restait plus que son petit doigt, mais pire, il commençait à avoir faim.
Il supplia alors le petit Hugo.
-Aide moi, je t'en prie, comment tu fais pour trouver les bonnes-mauvaises réponses à chaque fois ?
- Bah, vous savez, ça vient comme ça, mais je vois pas comment je pourrais vous apprendre.
- Je t'en supplie aide-moi à être un cancre, je ne veux pas perdre mon dernier doigt.
- Bah, quand vous avez la bonne réponse, essayez de dire l'exact inverse.
Alors Châtaigne, j'attends toujours, qui est la femme du cochon
- La truie... La truite, la truite madame.
- Et bien voilà enfin une bonne mauvaise réponse, tu vois quand tu veux que tu peux désapprendre.
S'ensuivit une longue, bien longue journée pour le pauvre qui dut réapprendre à être un cancre pour sauver sa peau.
Depuis ce jour, on entend plus la règle claquer dans la classe de M. Châtaigne, en tout cas elle ne tombe plus sur les marmots dont le seul tort est de ne pas comprendre du premier coup.

Mais dite moi habiles rêveurs, avez vous aussi connu des professeurs qui auraient eu besoin de cours de cancrerie ?


dimanche 16 septembre 2018

Le dévoreur de sabres

 
L'heure est claire, je vais pouvoir vous délivrer une nouvelle histoire.

Pour séduire chez les Vikings il faut savoir se montrer vaillant et digne. Par exemple, fracturer le crâne d'un ennemi avec un lustre, c'est très digne. Mais pour le pauvre Gweltazur, un simple tabassage n'était pas suffisant. En effet, il était amoureux de la belle, que dis-je, de la sublime Arefal. Elle était belle comme le jour, littéralement, lorsqu'elle se levait avant l'aube tous les coqs chantaient. Et bien logiquement, la belle dame attirait les présents de tous les guerriers du comté. Mais Gweltazur ne se laissa pas abattre, tout ce qu'il fallait, c'était un exploit qui le rendrait bien digne. Il songea alors au Dilidarte, une bête affreuse qui rôdait dans la région, elle avait un corps d'ours, une tête de loup et des bras si longs qu'ils traînaient sur le sol.
Courageux mais pas inconscient, Gweltazur alla voir le forgeron Mellcot. Mellcot ne connaissait pas le champ de bataille, car il fabriquait de si belles armes que les jarls l'empêchaient de se battre. Comprenez, il ne faudrait pas que la poule aux œufs de fer se fasse tuer.
- Mellcot, j'ai besoin de ton art, fabrique moi une épée avec laquelle je coucherais le Dilidarte et je conquerrais mon amour.
Mellcot se gratta la barbe et dit.
- Hum.. Pourquoi pas.
Il fit tinter le marteau contre l'enclume, le lendemain, Gweltazur tenait une gigantesque Claymore dans ses mains. Le forgeron lui tendit aussi une paire de souliers de fer.
La première est faite pour vaincre, les seconds pour fuir si tu n'as pas vaincu.
Gweltazur haussa les épaules, avec une telle pièce de fer noir, il ne pouvait que vaincre.






 Sûr de sa victoire, mais pas inconscient, il chaussa aussi les pantoufles en acier avant d'aller trouver la bête.
- À nous deux pathétique petit putoi pataud ! S'exclama-t-il en lançant la claymore dans les gencives du Dilidarte.
L'affreux arrêta l'acier avec ses dents puis brisa la lame d'un coup de mâchoire. Le fer était à son goût, car il croqua les bouts de métal comme des croquettes.
Courageux, mais pas inconscient, Gweltazur prit ses jambes à son cou. Bien heureusement, les pantoufles de fer lui permirent de courir bien plus vite que le Dilidarte.
- Forgeron ! Tu m'as trompé, le Dilidarte a dévoré ton arme, on peut même dire qu'il l'a trouvé délicieuse.
- Très bien, fit le forgeron en se grattant la barbe, je vais t'en fabriquer une autre, et tu me paieras quand tu auras couché la bête.
Gweltazur hésita, mais il savait que Mellcot était le meilleur forgeron des terres du nord, s'il ne parvenait pas à fabriquer une arme que le Dilidarte ne pouvait avaler, alors personne n'y arriverait.
Gweltazur retrouva donc la bête avec une claymore encore plus imposante. Cette fois, la créature ne la croqua pas, elle la goba comme un œuf et paru très satisfait. Gweltazur s'enfuit à nouveau.
- Forgeron ! Tu m'as trompé, le Dilidarte a dévoré ton arme, on peut même dire qu'il l'a trouvé encore meilleure.
- Très bien, fit le forgeron en se grattant la barbe, je vais t'en fabriquer une autre, et tu me paieras quand tu auras couché la bête.
Gweltazur était courageux, mais surtout persévérant, toute une saison passa sans qu'il n'abandonne son combat. Même si à chaque fois, le Dilidarte dégustait les claymores qu'il trouvait exquises.






Le printemps pointait et cette fois, le Viking en eu assez, il clama à Mellcot.
- Forgeron c'en est assez, si tu ne me construis pas une arme capable de coucher le Dilidarte, c'est ta tête que j'offrirais à la belle Arefal.
- Très bien, fit le forgeron peu ébranlé par les menaces. Je vais te construire une dernière arme. Mais cette fois, tu devras bien suivre cette consigne : emmène Dame Arefal avec toi, et lorsque vous serez face à la bête jette lui l'épée et ne dis rien.
Gweltazur grogna, mais il conservait espoir, il pria Thor pour que son entreprise réussisse, c'est qu'il n'avait pas trop envie de tuer un ami non plus.
Dame Arefal derrière lui, la claymore sous ses yeux, Gweltazur se tenait face au Dilidarte. Il suivit les paroles du forgeron et projeta l'épée sur le monstre qui l'attrapa au vol pour l'avaler goulûment. Oh qu'il aurait aimé fuir une fois encore, mais cette fois impossible de se dérober, il n'avait qu'une paire de chaussures pour deux. La créature approcha lentement et... Se coucha aux pieds du Viking en ronronnant avec l'acoustique d'une armoire mal huilée !
- Par tous les dieux ! Tu l'as domestiqué ! Se réjouit dame Arefal.
Gweltazur se tu, hochant la tête sans véritablement comprendre ce qu'il se passait. La bête à ses pieds, la dame dans ses bras, sans doute un rêve.
Enfin, un guerrier qui utilise son cœur avant ses poings, soupira dame Arefal. Si tu savais comme je suis lasse des bourrins qui entassent des cadavres de pauvres bêtes pour me séduire. Encore hier, une sordide andouille a laissé trois cœurs de dragon devant ma porte, mon paillasson sent le charnier à cause de lui.
Gweltazur était courageux, mais très perspicace, il ne comprit que le surlendemain ce que Mellcot avait fait. L'ingénu forgeron n'avait pas fabriqué des armes faites pour tuer, mais pour être mangé, à force de lui apporter de bon petit plat, Gweltazur avait apprivoisé le monstre sans s'en rendre compte. Il envoya tout son or à Mellcot, car chez lui dormait un trésor bien plus précieux.

dimanche 2 septembre 2018

La bagarre des bigarés

L'heure est claire il est temps de vous délivrer une nouvelle histoire.
La farce se déroula face au vent du sud dans la ville portuaire de Tabayun. Située sur la corne d'un grand continent, elle offrait un très joli et très petit tremplin pour tous ceux qui voulaient partir à l'étranger.
J'ai dit petit ?
J'aurais dû dire minuscule. Car il y avait peu de terre, mais beaucoup de gens pour la fouler. Il y avait : des blancs, des noirs, des gris, des jaunes, des rouges, et même quelques bleus. Or, à force de se côtoyer, les gens se frictionnèrent jusqu'à s'échauffer. Ils se tapèrent d'abord sur les nerfs et manquèrent de se taper dessus. Pour éviter une bagarre d'un peu trop grande échelle, un prétendu sage dit à tout le monde : « Cela doit cesser, nous ne pouvons plus nous supporter, si nous ne voulons pas que la ville éclate, il va falloir faire du tri. »
J'ai dit prétendu ?
J'aurai dû dire stupide, mais un sage stupide qu'on écouta. Aussi, les blancs se mirent avec les blancs, les noirs avec les noirs, les gris avec les gris, les jaunes avec les jaunes et les rouges avec les rouges, les bleus, on ne leur laissa pas trop le choix. Donc au début ça allait bien. Il faut dire que les gens de couleur avait tous un point commun au moins, ça rapproche. Seulement le découpage de Tabayun avait été un peu fait à la va-vite, ce qui modifia certaines couleurs. 


Je m'explique.
Le quartier des tous noirs était sous terre bien pratique en cas d'averse.
Le quartier des tous blancs était proche d'un ruisseau dans lequel on trouvait des petites d'or.
Le quartier des gris donnait sur la mer ce qui était bien joli.
Le quartier jaune était plus près des champs ce qui était moins fatiguant.
Le quartier des tous rouges était sur un plateau venteux, mais calme.
Et le quartier des tous bleus était bien exposé au soleil le matin.

Ça, c'était au début, car de petites complications virent redessiner l'arc-en-ciel.

En effet, les touts noirs à force de rester sous terre perdirent leur couleur et devinrent tout blanc.
Les tous blancs à force de ramasser de l'or devinrent tout jaune.
Les tous gris rosirent grâce à l'air marin.
Les tous jaunes eux brunirent à force de travailler dans la terre des champs.
Les tous rouges étaient apaisés dans leur quartier et perdirent de la rougeur pour devenir orange.
Et les tout bleu rougirent sous le soleil, se mélangeant aux rayons jaunes pour devenir vert.

Des petits changements qui vinrent bien compliquer la vie en ville, car on trouvait des blancs chez les noirs, des jaunes chez les blancs, des roses chez les gris, etc...
Mais jusque-là ça allait encore, car toutes les couleurs étaient rassemblées dans les mêmes quartiers.
Ce qui ne dura pas.


Car certains tout noir devenus blancs devinrent vert de jalousie de la richesse des tout blancs, de même pour certains bleus, roses, rouges, bruns, verts.

Alors certains blanc peu partageurs, devinrent noir de haine à l'idée qu'on ose répartir équitablement les richesses.

Du coup, certains blancs, bleus, noirs, rouges, jaunes, bruns, verts, devinrent bleus de peur à l'idée qu'une nouvelle guerre se déclare.

Et forcément certains, blancs, bruns, noirs, rouges, jaunes, roses, devinrent rouge de colère à l'idée que des imbéciles cassent tout par cupidité.
Logiquement certains, rouges, bleus, noirs, blancs, bruns, roses, verts, démoralisés par l'imbécilité régnante broyèrent du noir jusqu'à trainer une humeur grisâtre.

Et le vrai problème sonna ici.
Puisque plus personnes n'avait sa couleur comment se reconnaître ? Alors des noirs devenus blancs prirent des coups parce qu'on les confondit pour des blancs de souche.
Idem pour les rouges
Pareil pour les noirs
La même pour les bleus.
Dito pour les bruns.

Certains rentrèrent chez eux couvert de bleus et devinrent violets. Il y avait des accidentés tout rouge, et des soigneurs tout blanc, qui devinrent tout rouge après l'opération.

Oui à cette époque être daltonien était un handicape majeur, quoique cela ne faisait pas tant de différence vu dans la mêlée qui agitait la pauvre Tabayun.





Un vieux sage observait ce triste chahut de loin. Lui, il avait conservé sa couleur, brun sombre comme le chêne contre lequel il s'appuyait pour soulager son vieux dos.
Il accueillit sous son épaule une petite fille violette qui pleurait.
- Que t'arrive-t'il ma petite ? Fit-il d'une voix si chaleureuse qu'elle soulage les articulations.
- Je sais plus de quelle couleur, je suis, répondit-elle d'une voix si déchirante qu'elle laissait des lambeaux de papiers derrière elle.
Le vieux sage sourit.
- Peu importe ta couleur, tu seras toujours comme tous les autres,une humaine.

dimanche 19 août 2018

Le joker au sourire renversé

J'ai connu bien des bretteurs de cartes, parmi eux un vieillard au regard trouble qui gardait toujours deux cartes dans ses poches. Lorsque je battit le paquet il me mit en garde d'un ton grave : « Veillez à garder le joker loin des autres cartes ou un terrible malheur s'abattra sur cette table, ce village, cette région, ce pays ».

Et ce n'est qu'après trois verres parfumés au houblon qu'il osa me raconter la triste légende du joker au sourire renversé.

Chacun possède des talents particuliers, Jojo lui n'en a aucun, mais vraiment aucun. Il n'est même pas doué pour ne rien faire, car il préfère jouer aux cartes plutôt que de buller correctement. Au point qu'il hérita vite du titre de roi des incapables. Une couronne plutôt mal vue dans le quartier des artisans de Dambenois. Seul son compagnon de jeu Jeanjean l'appelait encore par son prénom. Car même si Jojo n'était pas un bon joueur, lui au moins n'était pas mauvais perdant.
Toutefois, la mère de Jojo en avait marre de voir le roi des incapables poser le cœur sur le trèfle tandis qu'elle trimait à la forge. Elle lui intima d'aller chercher du travail dans la ville voisine où sa réputation ne le précédait pas encore. Pour l'aider à partir elle lui donna une bourse, des vivres et un bon coup de pied dans l'arrière-train.
Mais le roi des incapables fit honneur à sa réputation et trois semaines plus tard, il revint à Dambenois le museau baissé. Il craignait les huées d'insultes et fut surpris par le silence.

Le quartier des artisans de Dambenois était désert.

Après bien des appels, un petit bout d'homme vint humidifier le pantalon de Jojo avec des larmes.
« C'est horrible monsieur le roi, il les a tous pris ». Interloqué (et c'est là un moindre mot.), Jojo demanda des explications au petit bout d'homme.
Entre deux élans lacrymaux, l'enfant parla d'un monsieur avec un grand manteau et un petit bouc qui se faisait appeler le cartomancien. Un cartomancien très joueur, car il proposa des parties de cartes à tous les gens de la ville, et même que si on le battait on aurait plein de richesses, mais que si on perdait, on deviendrait une carte.
- Et Jeanjean ? Demanda Jojo. Pour toute réponse, l'enfant s'effondra dans ses bras.



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Le cœur lourd, Jojo gravit la colline de Dambenois encore éclairée par le crépuscule, tout en haut le cartomancien l'attendait drapé dans son voile de nuit.
- Vous êtes le diable ? S'enquit Jojo.
- Non, je n'ai pas cette prétention, je ne suis qu'un simple amateur de cartes. Et que dirais-tu d'une partie mon cher ami ? Demanda aimablement le cartomancien.
- Quelle est la mise ?
- Le gagnant aura le droit de libérer tout le village, mais le perdant deviendra une de mes cartes. Enchaina le grand homme en caressant son petit bouc
- Je sais juste jouer au poker. Fit Jojo aussi courageusement que possible.
- Fort bien, fit le cartomancien, avec quel quartier souhaiterais-tu jouer ? Celui des épiciers ? Des fermiers ? Des musiciens ? Non, je sais, celui des artisans !
Et le cartomancien laissa choir des cartes violette sur la table, les accompagnant d'un rire sardonique. Jojo ne laissa pas abattre et mélangea le paquet avec délicatesse, mais lorsqu'il coupa le jeu, il vit que le valet de trèfle avait les larmes aux yeux. « Tu étais pourtant un as Jeanjean » émis Jojo pour lui-même.

Jojo était courageux, mais le courage est insuffisant face à un maître des cartes. De manches en manches, le pécule de Jojo se volatilisait et avec lui l'espoir de retrouver ses proches. Sûr de sa victoire, le cartomancien soliloquait goulûment.
- Vois-tu mon ami, tu pourrais m'accuser de tricherie, mais ce serait faux, ce sont les cartes qui ne veulent pas que tu gagne. Comprends-les, elles te détestaient déja avant, alors pourquoi te soutiendrait elles maintenant ?
Jojo avait l'habitude des quolibets et laissa passer le trait. Piqué, le piquant posa une carte vierge à côté du malheureux.
- Ce sera ta nouvelle maison, tu feras un très joli deux de cœur mon ami.
- La partie n'est pas finie.
- Pas tout à fait, effectivement.
Agacé par le sang-froid du jeune homme, l'homme au bouc poussa tous ces jetons sur la table.
- Allez, tu as une chance de tout rattraper, ne me déçois pas.
Oh que non, Jojo ne comptait pas le décevoir, il avait dans sa main le roi des potiers et le roi des souffleurs de verre, et sur le tapis le roi des cordonniers gisait à côté du roi des chapeliers. Un carré de rois, cette fois le cartomancien avait perdu.
- Ainsi soit-il lança le maléfique en dévoilant son jeu.
Jojo avait quatre rois, le cartomancien avait quatre as.
- Les jeux sont faits mon ami.
- Pas tout à fait l'ami, répliqua Jojo en saisissant la carte vierge que lui avait donné le magicien.
- Mon ami Jeanjean me disait que pour gagner, il fallait savoir se sacrifier, mais même ça j'ai jamais su faire, après tout je suis que le roi des incapables.
Le cartomancien comprit trop tard le geste de Jojo. Il essaya de le retenir en vain, le jeune homme venait de plonger dans la carte et devint le cinquième roi.
Un effroyable cri retentit, le joueur diabolique s'était fait battre par un roi de cœur.

« Lorsqu'on s'est réveillé une foule incroyable dormait sur la colline, le cartomancien et Jojo eux, ils avaient disparu, y restait que deux cartes, un joker et un roi ». Conclut Jeanjean en terminant son verre de houblon.
Puis il ajouta.
« N'empêche qu'ils me font rire tous ces sires qui traitent les joueurs d'incapables, ils oublient que jouer ça muscle la tête, mais aussi le cœur ».

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dimanche 22 juillet 2018

Le coeur en fusion


Notre histoire se déroule à l'époque des bâtisseurs de monde, une ère où de prodigieux bestiaires façonnaient la terre avant que celle-ci n'accueille la vie. Et puis ils fusionneraient et disparaîtraient.
Des serpents géants égayaient la mer de vagues et de typhons, de minuscules lutins taillaient les feuilles des arbres, tandis que les spectres venteux gonflaient les nuages. Dans ce formidable chaos constructeur, un golem s'affairait à bâtir de hautes montagnes. Sa roche était glacée par les fées polaires qui s'amusaient à saupoudrer ses constructions de neige. Ainsi, notre golem devint le perchoir préféré d'une comète vivante chargée d'accrocher les étoiles dans le ciel.
La chaleur de la charmante réchauffa la surface du géant de pierre, et un peu s'y glissa parmi ses entrailles minérales.
Son cœur battait.
Habitué à la solitude il avait oublié le malheur de vivre sans confident. Le passage de la comète fut une douloureuse bénédiction. Il savourait les instants prêt de sa flamboyante mie, mais son absence transformait les blizzards en tempêtes de lames.
Son cœur battait fort.
La comète lui racontait la beauté des montagnes vues d'en haut, et le golem décrivait la majesté du ciel la nuit.
Son cœur battait si fort.
Lorsque le golem pouvait à peine bouger, congelé par les vents, la comète s'enroulait autour de lui partageant sa chaleur. Mais lorsque la comète revenait, transpirant la poussière d'étoile, il la serrait contre son roc de glace pour tempérer sa souffrance.
Son cœur battait beaucoup trop fort.
Vint le jour où la terre fut prête. Le golem soupirait de joie et de soulagement. Après la dure labeur, il allait pouvoir fusionner avec sa bien-aimée. Il ne lui avait jamais dit qu'il voulait fusionner avec elle, mais après tous ces instants passés elle ne pourrait refuser. Lorsqu'il la retrouva, elle n'était pas seule, un traceur d'éclairs lui tournait autour. Non, ils tournoyaient ensemble, ils avaient eu le coup de foudre. De tourbillons en tourbillons, ils fusionnèrent sous les yeux secs du golem, les statues ne savent pas pleurer.
Son cœur lui faisait mal.
Il se hâta au sommet de la plus proche montagne. De sa voix caverneuse, il entonna.
« Ma sublime, te reste-t-il, de notre amour, une étincelle ? Sans toi, mon cœur est indocile, et mes jours sont sans soleil ».
Il arracha ce petit cœur qui lui faisait si mal et le déposa dans le creux la montagne, l'édifice éclata en sanglots volcaniques, des larmes de lave emportèrent le corps sans vie du golem.
À trop retenir ses sentiments cœur était devenu volcan.

dimanche 15 juillet 2018

Les accords du pédants




Sur la place du village de Petitfort trônaient trois édifices, une vieille fontaine, une vieille église et un vieux guitariste.

Ce guitariste se nommait Gondaj, il faisait de petits accords contre de petites pièces. Il était là depuis si longtemps que les villageois ne l'entendaient même plus, à l'exception du jeune Jérémie, une petite tête blonde qui donnait toujours la monnaie de son pain à Gondaj. Il trouvait que cela faisait gai un petit air de musique dans ce village où tout le monde était si taiseux.

  En revanche, le maire de Petitfort n'était pas de cet avis. « Ce romanichel ternit l'image de notre belle place, avec ses vilaines ritournelles » maugréait-il.
Il faut dire que M. Le maire était un grand mélomane, la preuve, il avait un beau piano chez lui, certes il ne savait pas en jouer, mais c'était un beau piano. Aussi, il lui aurait bien botté l'arrière-train à ce Gondaj, mais il savait qu'un botage intempestif était une démarche contre-électorale. Toutefois, la parole de l'homme politique fut rattrapée par la colère de l'homme tout court.
  
  À la six-cents quatre-vingts troisième reprise de Bella ciao, il décida d'aller jouer les chefs d'orchestre auprès de Gondaj.
« Elles me font friser les sourcils vos mélodies, et vous saccagez le beau silence de cette place millénaire, alors vous allez gratter du manche ailleurs que dans ma ville. »
Habitué aux coups de sang du sanguin maire, Gondaj ne répondit pas, et attendit patiemment que la colère rouge palisse. C'est le petit Jérémie qui décida de prendre la toge de l'avocat.
« Mais monsieur elle est jolie la musique de M. Gondaj, et puis elle est pas millénaire la place, elle est centenaire ».
L'orgueil piétiné par les petits petons du petit pou, M. le maire devint tout rouge et envoya sa main claquer sur la joue de Jérémie.
L'œil noir, Gondaj s'éclaircit la voix. 
- Vous n'aimez pas mes chansons, M. le maire, mais j'en connais d'autres qui vont vous faire danser.
Du bout des doigts, il entama une drôle de partition. Des accords biscornus, à la fois entrainants et dérangeants.
-Voici les accords du chapeau
Et le chapeau du maire décolla de sa tête pour faire d'harmonieux loopings.
- Les accords de la chemise
Comme possédée par le diable, la chemise du maire s'extirpa de son hôte pour se dandiner sur la place.
-Les accords du pantalon.
Ce fut au tour du pantalon de M. le maire d'aller faire la gigue avec les autres vêtements.
-Les accords des sous-vêtements.
Qui fut suivit de grands éclats de rire des habitants qui se pressaient pour voir le spectacle.
-Et les plus beaux, les accords du pédant.
Nu comme en ver à soie, le maire entama une danse grotesque qui dura, et dura, et dura...

.... Jusqu'à la tombée de la nuit.

Quand Gondaj ramassa son chapeau débordant de pièce, le petit Jérémie lui demanda.
-Mais monsieur, pourquoi vous n'utilisez pas vos pouvoirs magiques tout le temps ? Les gens vous donneraient beaucoup de pièces.
-Parce qu'ils n'écouteraient plus la musique.

Et Gondaj ne revint plus jamais jouer sur la place du village.

dimanche 8 juillet 2018

La confiance des démons



Pour qui se fait tromper par sa moitié, faire appel à un démon est une solution radicale et peu onéreuse.
Pour ce faire, il faut laisser sa conscience chez soit, attendre la première nuit de lune noir et souffler quelques mots sombres sous le pont de la Pierrentraitre. C'est ce que fit Achille Ducas, le cœur et la raison émiettés par sa mie qui préférait le lit d'un malfrat plus fortuné que lui. Dans l'obscurité, il prononça les mots interdits, le démon de la Pierrentraitre ne tarda pas à faire tonner sa sépulcrale voix.
  • Tu respire le désir de vengeance, petit mortel, qui désire tu voir périr ?
  • Celle qui a brisé ma confiance. Je suis prêt à te donner tous mes biens et même ma vie si tu lui fais payer cet affront. Répondit le jeune fou enivré par la colère.
  • Je ne t'en demanderai pas tant petit mortel. Retourna innommable bête, amusée par la situation. Contre sa mort je te demanderai cent danses, tu viendra chaque premier soir de lune noir et nous valseront sur les nuages sombres.
  • J'accepte. Répliqua bien vivement le jeune Achille.

Tout le comté se souvint de la nuit suivante, durant laquelle les cris d'une jeune femme résonnèrent avec plus de force que le timbre de l'orage. Malgré les battues personne ne la retrouva. Le lendemain un petit garçon rapporta le doigt de la femme d'Achille, sur lequel trônait une alliance. Il prétendit que le bout d'humain était tombé du ciel. Bien sûr personne ne le crut et la police accusa bien logiquement l'amant, dont le passé criminel offrait justifiait plus rationnellement cette horrible mise à mort.

La colère d'Achille retomba, à la place l'angoissa naquit, il devait maintenant payer son tribut au démon de la Pierrentraitre. Bien tendu et bien habillé il se rendit sous le pont un soir de lune noir. Il fut bien surpris en voyant apparaître une bien étrange personne. Comme tous les démons, celui de la Pierrentraitre était androgyne, son teint était pâle, sa peau effrité comme le granit, mais à l'exception de ces détails, il avait tout d'un humain joliment constitué.
Achille n'était pas à l'aise, mais se laissa porter dans les bras de l'être mystique. A mesure que les pas s'échangèrent, l'humain et la créature escaladèrent le ciel jusqu'à ce que les nuages deviennent leur piste de danse. Puis l'aube vint et le démon reposa Achille sur la terre des hommes. Bien que secoué par l'expérience, Achille cessa de craindre les rendez-vous suivant. Et les danses s'enchainèrent.

A chaque danse il gagnait en aisance.

A chaque danse il savourait la vue.

A chaque danse il écoutait le silence.

A chaque danse il appréciait sa venue.

Mais la routine s'installa. Achille commença à trouver ces sessions de balais aériens quelque peu nauséeuses. La peau rugueuse du démon égratignait ses mains, son parfum de pierre tombale lui piquait le nez, et les incessants tourbillons lui donnait le tournit. Aussi, un soir de lune noir, il préféra la compagnie d'une jeune femme à celle du vieux démon. « Je le retrouverais plus tard, ce serait dommage d'abandonner une si charmante créature » se dit-il frappé par une certaine amnésie.
Alors que ses efforts donjuanesques commençaient à donner quelques résultats, un vent violent brisa les vitres. Achille y vit une sinistre augure et se précipita sous le pont de la Pierrentraite. Lorsque le démon questionna
, le fautif, il argua qu'il était en compagnie de sa vieille mère malade et qu'il n'avait pu se résoudre à l'abandonner.
  • J'aurai pu pardonner ta lassitude, et même comprendre tes infidélités, mais je ne tolère pas que tu me mente. Hurla la créature infernale. Regarde bien ce visage, c'est la confiance que j'avais en toit. Éructa la bête furieuse.
Et le démon de la Pierrentraitre arracha sa peau d'un coup de griffe. Le corps du bel androgyne n'était plus qu'une chrysalide d'où sortit une bête faite d'écailles, de cornes et de mandibules. Achille tenta de s'enfuir mais le démon saisit ses bras.
- Ne t'en va pas si vite petit mortel, tu me dois encore quelques danses.

dimanche 1 juillet 2018

Un toit bien volatil


Il marchait à pas lents, soutenu par une canne en bois de chêne, son visage ridé couvert par un grand chapeau rongé par les mites. Les rationnels voyaient dans sa démarche saccadée celle d'un vagabond, les méprisables celle d'un clochard.



Lorsqu'il arriva dans la bourgade de Bonbourgeon il s'étonna de voir des paysans se hâter de couvrir leur champ de grandes toiles.

« C'est que les pluies sont violentes par chez nous, les gouttes sont grosses comme des melons ».
L'itinérant avait l'habitude de dormir à la belle étoile, mais de telles prévisions réveillèrent de veilles douleurs dormant dans ses articulations. Aussi, il se décida à faire l'aumône d'un toit pour la nuit. Ce toit, il le trouva en bordure du village, un magnifique toit de tuiles noirs polies qui semblaient faites de diamant obscur. Elles chapeautaient un bel édifice de pierres rouge serti d'une splendide porte de fer forgé.

« Voilà le lieu idéal » s'enquit il, « Si le propriétaire est riche, alors il doit avoir beaucoup à partager ».

Son chaleureux raisonnement s'effrita à la froideur du maître des lieux. Il lui répondit que oui, il pouvait bien le recevoir, mais seulement en échange de quelques deniers. Mais le quémandeur n'avait pas l'usage de monnaie, aussi les yeux du cupide se rabattirent sur le magnifique pendentif d'or et de nacre qui pendait au cou de l'homme usé. Ce dernier refusa catégoriquement d'échanger son talisman contre quelque chose qu'une belle âme devrait offrir sans contrepartie. Mais le maître de la maison n'était pas une belle âme.

Il lui claqua la porte au nez. Et comme s'il était de mèche avec le ciel les gouttes commencèrent à tomber avec violence.

Le malheureux courut jusqu'à la forêt et s'effondra dans les mares naissantes. Il fut alors secouru par le paysan qu'il avait rencontré tantôt. Ce dernier l'emmena chez lui et s'excusa de ne pouvoir lui offrir un logement plus décent. En effet, leur chaumière était plus percée qu'un fromage suisse. La famille gagnait à peine de quoi se nourrir, alors refaire la maison était simplement hors de leur portée. Exténués, les bonnes gens s'endormirent malgré la cacophonie de l'averse. Le vieil homme profita de leur sommeil pour ressortir son talisman, il maugréa quelques phrases d'un dialecte inconnu et ouvrit les paumes. Une volée de papillons aux ailes d'argent s'échappèrent de la maison du paysan. Ignorant le vent, les gouttes et les éclairent, ils filèrent jusqu'à la maison aux tuiles noires. Une à une, ils s'emparèrent des tuiles pour aller les déposer sur la hutte des paysans.
À leur réveil ils furent surpris d'être encore secs malgré l'orage.

« Vous m'avez protégé du mauvais temps, je me permets de vous rendre la pareille », fit le visiteur avant de s'en aller. Il masqua un petit rire narquois en voyant la maison de briques qui débordait d'eaux sales et des larmes de son propriétaire.

Il marchait à pas lents, soutenu par une canne en bois de chêne, son visage ridé couvert par un grand chapeau rongé par les mites. Les rationnels voyaient dans sa démarche saccadée celle d'un vagabond, les méprisables celle d'un clochard, seuls les rêveurs avertit reconnurent l'attitude calme et haute d'un druide.

dimanche 24 juin 2018

Flèches aux plumes azur



Jusqu'à la venue d'Uldrik le chasseur, on entendait le chant des oiseaux dans le val de Belplume.
Uldrik était un orfèvre de l'archerie, il maniait l'arc comme le peintre maniait le pinceau. Il faut dire que les guerres de seigneurs lui avaient offert bien des occasions de tirer des traits sur la vie de soldats. Mais maintenant que les conflit étaient finis, il n'avait plus de raisons de bander son arc. Aussi, lorsqu'il entendit parler du val de Belplume, son oreille frissonna. Il y avait là-bas une immense forêt qui couvait des fruits infects que les oiseaux adoraient. Selon les dires du tenancier qui lui colporta l'histoire, ces fruits rendaient les oiseaux plus vifs que la foudre.
« Voilà les proies idéales », se dit Uldrik et il se mit en route.

Et Uldrik commença alors le nettoyage du val de Belplume. Les villageois n'appréciaient guère que l'on évide leur val de ses têtes à plumes. Mais Uldrik était malin, comme il ne chassait que pour le plaisir de toucher tuer, il donna ses victimes emplumées aux villageois. Les moineaux furent empaillés par l'antiquaire, le pharmacien concassa les becs de grive pour en faire des onguents, il donna les plumes aux matelassiers, et la chaire des volatiles se retrouva dans l'assiette de ceux qui n'avaient rien à manger. L'économie se portant bien grâce à Uldrik, personne ne s'inquiéta de la disparition des oiseaux.

Mais malgré ce carnage, Uldrik n'était pas satisfait, un grand oiseau aux plumes azur, échappait toujours à ses flèches. Il visait juste pourtant, mais à chaque fois que la pointe d'acier frôlait l'animal, le vent se levait pour détourner le projectile. Uldrik passa sa rage sur d'autres oiseaux moins chanceux. Il écuma la forêt du moindre volatile, mais l'oiseau aux plumes d'azur volait toujours. Uldrik se décida alors à aller voir une sorcière pour rompre ce mauvais sort. La vieille dame n'aimait pas le génocidaire à l'arc tendu, elle avait toujours refusé les corbeaux qu'il lui apportait. Aussi, elle se moqua allégrement de l'homme blessé.

« Ce que tu chasses est un esprit du vent, il vient te narguer, car tu as tué ses frères, tu ferais bien de ranger ton arc, car tu ne parviendras jamais à l'atteindre. »

Le soldat colérique menaça sourdement la sorcière.

« Tu dois connaître un moyen de contrer sa magie, et si tu ne me le donnes pas, je te trouerai comme les autres, après tout qui regrettera ta disparition vieille chouette ? ».

Sous la contrainte de l'arme, la sorcière lui donna une potion dans laquelle Uldrik devrait tremper ses outils de mort.

« Avec cela, tes flèches traverseront les cieux en ignorant les courants d'air, toutefois, je te déconseille de t'en prendre à l'esprit, sa vengeance ne connaît pas de frontière, pas même celle de l'autre monde ».

Uldrik arracha la fiole et partit l'air goguenard. Comme convenu, la flèche défia les vents et perça le cœur de l'oiseau au plumage d'azur. Enfin satisfait, Uldrik quitta le val de Belplume qui se rebaptisa le val de Morteplume.

Afin d'afficher son trophée, il orna ses flèches des plumes azur, persuadé qu'elles fileraient plus vite encore. Il chercha une cible qu'il trouva en la présence d'un hibou qui le toisait d'un œil impérieux.
La corde claqua, le projectile partit, et à ce moment précis, un gigantesque souffle emporta le missile. La flèche fit demi-tour et alla se planter entre les deux yeux d'Uldrik.

dimanche 17 juin 2018

Comment devenir un ogre



Monsieur Solovir était gros, presque intégralement gros. Il avait un gros nez, de grosses lunettes, de grosses mains, de gros mots ainsi qu'un très gros cœur. Par contre, il avait un tout petit appétit.
Non pas qu'il ne soit point gourmet, il appréciait beaucoup la belle nourriture, mais il aimait surtout la mine ravie des personnes qui mangent un bon repas. Et là où il travaillait, il en voyait passer des plats et des sourires. Car M Solovir était serveur dans un restaurant étoilé qui se nommait La cuisine l'ogre. Il ramassait tous les soirs les assiettes vidées de clients repus et satisfaits, et cela le comblait.
Mais depuis quelques semaines, quelque chose changea en M Solovir. Son ventre fin comme du papier commença à se rembourrer. Paradoxe c'en était un, car arrivé chez lui, il refusait d'avaler la moindre miette de pain. Mme Solovir s'inquiéta, son gros gentil avait entamé une grève de la faim qui le faisait grossir ! Un inconvénient à double tranchant.

Les commères ne tardèrent pas à jacasser encore et en chœur.
« Peut-être qu'il joue avec une batterie de cuisine »
« Ce galant homme a décidé de porter l'enfant à la place de madame »
« Il a avalé son sourire pour goûter. »

C'est vrai que M. Solovir avait perdu son gros sourire. Il affichait désormais un visage aussi chaleureux qu'une pierre tombale. Et à chaque fois que sa dame lui demandait des éclaircissements sur sa mine sombre, il éludait la question. Elle décida alors de le suivre discrètement, jusqu'à La cuisine de l'ogre persuadée qu'il participait à de secrètes orgies culinaires. Grimée en vieille dame, elle observa son mari. Face aux clients, il était toujours aussi charmant. Mais la façade s'ébranla, lorsqu'il alla débarrasser les couverts d'une famille de notables qui venait de débarrasser le plancher. Son regard triste tomba sur une bonne part de framboisier meringué que leur fille avait tout juste entamé. Il jeta un œil par-dessus son épaule et avala d'une bouchée le gâteau abandonné. Il réprima un haut-le-cœur et reprit son service. Mme Solovir comprit alors, son mari respectait tellement la nourriture qu'il ne supportait pas de voir des restes condamnés à la poubelle. Voilà qui expliquait sa diète et sa mine de démineur. Elle alerta tout le comté, suppliant les clients de bien vouloir finir leur assiette. Les gens d'argent lui rire au nez, puisqu'ils payaient, ils avaient le droit ne pas finir, et puis ils n'allaient pas se forcer parce que son mari avait des sentiments pour des radis à la crème fouettée.

Ce discours ne fut plus jamais répété après un jeudi soir de juin. En ce jour, un piteux procureur ne daigna pas finir son assiette de riz aux deux couleurs trois épices et quatre crustacés. Au courant de la rumeur sur M Solovir, le mesquin procureur, lui demanda de bien vouloir finir son assiette à sa place.

Mais ce n'est pas l'assiette que M Solovir avala.

À force d'exercice gastrique, sa mâchoire s'était élargi au point de pouvoir laisser passer tout un homme. Lassé de l'indélicatesse des gens M Solovir tonna de sa grosse voix que quiconque gâcherait une assiette de belle nourriture irait rejoindre le procureur dans son ventre.
Depuis ce jour le restaurant se nomme Le ventre de l'ogre et plus personne dans la région n'ose jeter un gramme de nourriture.

dimanche 10 juin 2018

Les yeux à plumes de la faucheuse

                                                    
Alors qu'ils épongeaient leur foie percé d'un godet de rouge, deux jeunes chevaliers se moquaient d'un ancien combattant encerclé par les moineaux. Face à l'assaut de ces becs piaillant, le vieux chevalier sacrifia la moitié de son pain pour que tous les emplumés puisse se remplir l'estomac.
- Cesse donc de nourrir ces piafs vieillard, on ne combat pas le ventre vide, lança l'un des impudents
- Mais on combat mieux le foie vierge, gamin répondit sans faillir le vieil homme.
Humilié par le trait d'esprit, le jeune chevalier jeta son vin sur le visage du vieux combattant qui ne broncha pas.
- Tes paroles ne te sauveront pas du fer de l'ennemi, tenta son comparse.
Mais le chevalier resta de marbre.
- La mie de mon pain me protégera mieux que ton écu.
Agacés par les nerfs d'acier et les élucubrations du sage en armure, les deux chevaliers partirent, impatients de se couvrir de gloire lors de la prochaine bataille. Par pur esprit de contradiction, ils raclèrent leur assiette pour ne pas laisser une miette aux moineaux. Bien mal leur en prit.
 
S'ils avaient été attentifs, ils auraient remarqué que deux moineaux précèdent toujours les hommes d'armes sur le champ de bataille. L'un à la tête noire et l'autre à la tête blanche. Alors que tous les animaux s'enfuient dès la première flèche lancée, les moineaux ne cessent de faire des cercles dans le ciel, malgré la cohue des lames.
Et pour cause, ces moineaux sont les yeux de la mort.
Le noir repère les combattant lâches qui usent de fourberie pour vaincre et les envoie en enfer
Le blanc observe ceux qui respectent leurs adversaires et leur ouvre le chemin du paradis.
Dans tous les cas, les hommes meurent.

Ainsi, l'heure tourna et les têtes tombèrent. Les deux jeunes impudents ne furent pas couverts de gloire, mais de coups. Le vieux chevalier revint encore une fois vivant de la bataille. En effet, puisqu'il nourrissait ses yeux, la faucheuse détournait le regard lorsqu'elle croisait le vieux chevalier.