Le coffre d’Ilnuaj Dragglen est une arche de contes et de poèmes qui ont coulé de mes doigts. Vous y trouverez divers animaux littéraires ainsi que quelques nouvelles sur votre serviteur/conteur. Je vous souhaite une agréable lecture.
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lundi 5 novembre 2018
Les fleurs du jardin du Malin
George sait qu'il ne quittera jamais la prison, il sourit. En descendant les marches du tribunal, les flashes des appareils photo le mitraillent avec plus de violence qu'une rangée de canon, il sourit.
- Monsieur George, avez-vous une dernière déclaration ? Lance une journaliste avec plus de force que les autres.
- Excusez-moi auprès des familles des victimes, et dites leurs d'aller couvrir les tombes avec les fleurs du jardin du Malin.
Dix jours jours plus tôt.
La salle de réunion transpire le sang, le liquide ocre cherche à gagner le plus de terrain possible avant de sécher. Trois corps hébétés se vident sereinement de leur eau-de-vie rouge, le visage tordu par l'horreur et la surprise. Les fenêtres tamisées laissent filtrer quelques rayons clair, éclairant quelques organes distraits qui ont décidé de prendre l'air pour refroidir. Un trait de lumière se reflète sur des lames jumelles se croisant en tenaille. À côté de ses lames, il y a un gant, sale de terre de sueur et de sang. Dans ce gant il y à une main frêle. George attend patiemment l'arrivée de la police le visage enfin détendu.
Vingt jours plus tôt.
La conférence de presse est un franc succès, M. le maire, M. Ellagre et Mme Nepel s'échangent des poignées de mains satisfaites. Après deux ans de négociations rugueuses avec les collectifs de protection de l'environnement, le projet va prendre pied dans le monde réel. Un splendide centre de vacances dans la vieille forêt de Montclaire. Certes quelques buses devront trouver à se reloger ailleurs, mais toute la région profitera d'une délicieuse hausse du tourisme vert. Des familles de toutes la France vont pouvoir savourer la vie de chalet dans un espace champêtre sécurisé. Évidemment, il va falloir se dépêcher de raser le jardin du malin tant que la presse locale est encore convaincue de la portée écologique du projet. Ce jardin n'est jamais rien qu'un petit lopin de terre sur lequel pousse d'étranges fleurs rouges en automne. Mais de vieilles légendes survivent sifflant que c'est le diable lui-même qui vient arroser les pousses avec les larmes de martyrs. Seules les naïfs y croient, mais les naïves fonts de bons clients. Et puisqu'on ne peut tuer les légendes avec des slogans, on le fera avec une pelleteuse. George coupe la télévision diffusant le sourire triomphale du maire et promoteurs, le visage grillagé derrière ses mains George pousse un douloureux soupire. Après avoir mesuré ses couteaux de cuisine, il se rend dans la cabane de jardin.
Trente jours plus tôt.
Secoué par une frénésie transperçant son corps de spasmes douloureux George taille les fleurs rouges du jardin du malin, la lueur d'une lanterne éclaire son visage habité par une fureur inquiète. Ses gestes sont amples, de loin ses mouvements brutaux et saccadés lui donnent une posture sans humanité. Sa gorge rougeoie, brûlante par l'effort, sa voix qui en ressort n'paraît que plus calcinée.
- Lili...Li..Li...Li..Lili...LILI... Li...
Pourtant, malgré la violence de coup de tenaille, pas un pétale ne tombe, pas une épine ne brise, pas une feuille ne froisse. La coupe est d'une extrême précision, George a répété tant de fois ce mouvement. La brouette est enfin remplie, George l'empoigne et part en direction du cimetière. Le gardien doit être suffisamment assommé par le vin rouge à cette heure. Sinon tant pis, il l'assommera, il doit absolument fleurir les tombes.
Quarante jours plus tôt.
La vieille dame ouvre lentement sa porte. Celle que l'on nomme la sorcière à cause de son goût pour les gris-gris et de son mépris de la technologie s'avère plus loquace qu'on ne l'entend, surtout quand une âme particulièrement désespérée toque à sa porte. La pâleur de George contraste avec l'obscurité ambiante. Il se demande pourquoi toutes les fenêtres sont fermées sous le soleil de midi.
- Certains de mes ouvrages craignent la lumière du ciel, si les anges devaient les voir mes livres s'évanouiraient et je n'aurais plus le loisir de les consulter.
George n'avait pas formulé la question, à voix haute tout du moins.
Qu'êtes-vous venu chercher mon pauvre George ? Demanda aimablement la vieille dame.
- L... Lili.
- Oh, je suis navré, mais je ne pratique pas le spiritisme, je dialogue avec le monde d'à côté, pas celui qui vient après.
- QU'EST-CE QU'IL Y A AU JARDIN DU MALIN. George venait de hurler, il ne voulait pas, mais les nuits blanches enchaînées le rendent nerveux. La sorcière lui sourit gentiment, elle passe un pouce ridé sous les yeux creusés par le sommeil et les larmes. Face à sa bibliothèque, elle saisit avec douceur un livre à la couverture noir retenu sous un socle de fer. D'une main habile, elle cherche dans le trousseau pendu à son cou, trois clefs en forme de croissant de lune. Trois cliquetis claquèrent avant que le socle de fer ne soulève. Débarrassée de sa camisole, la couverture du grimoire commence à se contracter remuant sans grâce semblable à un organe digestif. La sorcière écarte fermement les pages grommelant les dents serrées des psaumes que les moins conscients oseraient répéter. Elle ferma les yeux et commença à lire, maintenant fermement le livre sur la table. Les minutes coulèrent lentement avant que la sorcière ne rabatte violemment la couverture.
- Les fleurs du jardin du Malin ont pour graine les âmes des malheureux tués par un de leurs proches, que ce soit un meurtre, ou un accident.
George s'effondra en sanglot. La vieille dame le laissa renifler avant de reprendre.
- Elles sont condamnées à traverser notre monde sans pouvoir rejoindre l'autre, poursuivit par les démons du silence et de la solitude. Si elles se font pousser en fleurs si belles, c'est dans l'espoir qu'une main les pose sur les tombes, elles pourront suivre les sillons que les autres âmes ont laissé à leur enterrement afin de rejoindre l'autre monde. Mais attention elles ne peuvent pousser qu'ici, car le diable n'a versé qu'une seule larme sur terre lors de sa chute.
Deux mois plus tôt
George se réveilla en sursaut, il avait senti sa main froide sur sa joue, non pas froide, glaciale, spectrale. Lili le dévisage d'un visage monochrome.
- Papa ? Émit elle faiblement
George n'osait pas bouger répétant inlassablement des ritournelles rationalistes censées reléguer cette apparition au rang de simple illusion mentale. Une illusion qui gémit, une illusion qui tremble, une illusion qui le supplie.
- J'ai froid, je me sens seule ici, s'il te plaît cueille moi dans le jardin du Malin.
lundi 8 octobre 2018
La mue de l'Ankou
Ce bruit est d'abord lointain, mais quand on l'entend, il est trop proche. Le souvenir de l'écho irrégulier des sabots féroces que la plus puissante amnésie ne peut effacer. Il dévale les montagnes de terre sèche craquelée. Il parcourt les vallées vallonnées des charniers que l'on a abandonné. Il bat la bride sur les routes d'asphalte désertées. Et quand les pluies acides tombent, il ne cherche pas à s'abriter. Il traverse la brume de suie, sachant ce qu'il est venu chasser.
C'est une caravane ? C'est un corbillard ? Non, un attelage que Charon lui envie. Tiré par un bœuf, un porc, une brebis, dont il ne reste sur le corps que quelques débris. Des morceaux de chaire que certaines mâchoires n'ont pas pu mâcher. Les restes te font envie, je comprends, lui aussi. L'attelage va vite, malgré des roues déformées. Son carrosse est fait de fer et d'acier, de petit morceaux de tout, traînant sur le bas-côté. Une décharge ambulante qui ignore les remparts et sème la démence. Traçant sa route à l'encre des cris des fous, noyé dans la pestilence de l'essence.
Au couplet des grincements, il y a les lamentations d'impuissance. Car à l'arrière du bâtiment gît le réceptacle des âmes faiblissantes. Terrés dans un chaudron de fer, les mânes pleurent surpeuplés et languissante. Un filet de barbelé électrique vient couvrir leur ciel. Leurs larmes remplissent la coupe de l'Ankou par flots torrentiels. Qu'il engloutit avidement par de grands gestes des mécaniques.
Il te regarde du haut de ses deux mètres, ses bras sont squelettiques, mais son ventre est saturé de graisses saturées suintant de points mal suturés. Il te regarde dans son habit de soie de chine cousu par de petites mains féminines. Il te regarde en toussant des nuages obscur, une seule émanation noircirait le plus blanc des poumons. Il te regarde, mais tu ne vois pas ses yeux, ce sont deux écrans qui diffusent inlassablement le tourment de ceux-là enfermé du mauvais côté du purgatoire. Il te regarde du haut des mètres de son véhicule noir. Il te regarde, car si tu le vois, c'est qu'il t'emmène ce soir.
Bien sûr, tu essaieras de fuir, mais l'issue ne sera pas heureuse. La flamme de l'espoir n'allumera que la lame de sa tronçonneuse. Il te fauchera comme le blé qui refuse de percer le sol. Ou peut-être laissera tu un membre pour divertir ses bêtes immondes. Tu gagneras quelques secondes sans échapper à la camisole. Car la main droite de l'Ankou plane au-dessus du monde. Elle plongera sur ta nuque de rongeur à battement d'hélices. Les grands sots et petits fuyards sont pour lui un véritable délice.
Quand tu entendras ce bruit lointain, tu penseras qu'il est bien trop proche.
C'est une caravane ? C'est un corbillard ? Non, un attelage que Charon lui envie. Tiré par un bœuf, un porc, une brebis, dont il ne reste sur le corps que quelques débris. Des morceaux de chaire que certaines mâchoires n'ont pas pu mâcher. Les restes te font envie, je comprends, lui aussi. L'attelage va vite, malgré des roues déformées. Son carrosse est fait de fer et d'acier, de petit morceaux de tout, traînant sur le bas-côté. Une décharge ambulante qui ignore les remparts et sème la démence. Traçant sa route à l'encre des cris des fous, noyé dans la pestilence de l'essence.
Au couplet des grincements, il y a les lamentations d'impuissance. Car à l'arrière du bâtiment gît le réceptacle des âmes faiblissantes. Terrés dans un chaudron de fer, les mânes pleurent surpeuplés et languissante. Un filet de barbelé électrique vient couvrir leur ciel. Leurs larmes remplissent la coupe de l'Ankou par flots torrentiels. Qu'il engloutit avidement par de grands gestes des mécaniques.
Il te regarde du haut de ses deux mètres, ses bras sont squelettiques, mais son ventre est saturé de graisses saturées suintant de points mal suturés. Il te regarde dans son habit de soie de chine cousu par de petites mains féminines. Il te regarde en toussant des nuages obscur, une seule émanation noircirait le plus blanc des poumons. Il te regarde, mais tu ne vois pas ses yeux, ce sont deux écrans qui diffusent inlassablement le tourment de ceux-là enfermé du mauvais côté du purgatoire. Il te regarde du haut des mètres de son véhicule noir. Il te regarde, car si tu le vois, c'est qu'il t'emmène ce soir.
Bien sûr, tu essaieras de fuir, mais l'issue ne sera pas heureuse. La flamme de l'espoir n'allumera que la lame de sa tronçonneuse. Il te fauchera comme le blé qui refuse de percer le sol. Ou peut-être laissera tu un membre pour divertir ses bêtes immondes. Tu gagneras quelques secondes sans échapper à la camisole. Car la main droite de l'Ankou plane au-dessus du monde. Elle plongera sur ta nuque de rongeur à battement d'hélices. Les grands sots et petits fuyards sont pour lui un véritable délice.
Quand tu entendras ce bruit lointain, tu penseras qu'il est bien trop proche.
lundi 24 septembre 2018
Petite famine pour grande famille
L'heure est sombre, je vais pouvoir vous transmettre une nouvelle vision.
Celle-ci était devant nous, j'ai dû plisser les yeux pour la voir, enfin, elle n'était pas trop loin non plus.
Quand Dillion partait au travail, il passait toujours devant la petite ferme de Ma' Jeagger.
La première semaine, Dillion entendit le hennissement de l'âne, le chant du coq et des moineau. Ma' Jeagger le salua d'un grand geste de la main. Après une journée branché au travail, Dillion revenait avec des graines et quelques légumes.
La deuxième semaine, Dillion passa devant la ferme de Ma' Jeagger, il entendit le chant du coq et des moineaux. Ma' Jeagger le salua d'un grand geste de la main. Passée sa journée branché au travail, Dillion revenait avec un peu de grain et des fruits pas trop fripés.
La troisième semaine, Dillion passait devant la ferme de Ma' Jeagger, il entendit le faible chant des moineaux. Ma' Jeagger le salua d'un grand geste de la main. Terminant sa journée branché au travail, Dillion revint avec deux grosses pommes de terre qui n'avaient pas trop germé.
La quatrième semaine, Dillion passa devant la ferme de Ma' Jeagger, il n'entendit rien.
Absolument rien.
Alors pour briser le silence, il apostropha Ma' Jeagger.
« Vous allez bien Ma' ? ». Plus pâle qu'un linceul, elle répondit avec un grand sourire et un tout aussi grand geste de la main
- Vous savez, tant que les petits vont bien, tout va bien.
Dillion repartit donc se brancher à son travail, il revenait avec quelque haricots un peu secs.
La cinquième semaine, Dillion passa devant la ferme de Ma' Jeagger, il n'entendit rien. Ma' Jeagger le regarda passer, ses yeux isolés dans un visage cadavérique, elle ne fit pas de geste de la main.
Dillion avait mal au crâne à force d'être branché à son travail, mais grâce à cela il put repartir avec quelques racines.
La sixième semaine, Dillion passa devant la ferme de Ma' Jeagger, cette dernière l'interpella.
- Oh Dillion heureusement que tu es là, s'il te plaît rentre vite, nous avons besoin de toi !
Dillion se rappela qu'il la connaissait à peine, mais aussi qu'il ne connaissait pas grand monde a part ses collègues branchés comme lui. Il entra donc.
Que ce passe-t-il madame Dillion ?
Elle indiqua la chambre d'enfant de son moignon. Dillion avança prudemment, prenant soin de ne pas glisser sur les morceaux de bâches répandus sur le sol.
Il ouvrit la porte et surprit le gamin en plein repas. Dillion resta sans voix, cet enfant mangeait de la viande.
- Je suis désolé, mais je n'ai plus qu'un bras, et ils ont besoin de protéines, sanglota Ma' Jeagger.
Depuis, Dillion n'alla plus se brancher au travail.
Celle-ci était devant nous, j'ai dû plisser les yeux pour la voir, enfin, elle n'était pas trop loin non plus.
Quand Dillion partait au travail, il passait toujours devant la petite ferme de Ma' Jeagger.
La première semaine, Dillion entendit le hennissement de l'âne, le chant du coq et des moineau. Ma' Jeagger le salua d'un grand geste de la main. Après une journée branché au travail, Dillion revenait avec des graines et quelques légumes.
La deuxième semaine, Dillion passa devant la ferme de Ma' Jeagger, il entendit le chant du coq et des moineaux. Ma' Jeagger le salua d'un grand geste de la main. Passée sa journée branché au travail, Dillion revenait avec un peu de grain et des fruits pas trop fripés.
La troisième semaine, Dillion passait devant la ferme de Ma' Jeagger, il entendit le faible chant des moineaux. Ma' Jeagger le salua d'un grand geste de la main. Terminant sa journée branché au travail, Dillion revint avec deux grosses pommes de terre qui n'avaient pas trop germé.
La quatrième semaine, Dillion passa devant la ferme de Ma' Jeagger, il n'entendit rien.
Absolument rien.
Alors pour briser le silence, il apostropha Ma' Jeagger.
« Vous allez bien Ma' ? ». Plus pâle qu'un linceul, elle répondit avec un grand sourire et un tout aussi grand geste de la main
- Vous savez, tant que les petits vont bien, tout va bien.
Dillion repartit donc se brancher à son travail, il revenait avec quelque haricots un peu secs.
La cinquième semaine, Dillion passa devant la ferme de Ma' Jeagger, il n'entendit rien. Ma' Jeagger le regarda passer, ses yeux isolés dans un visage cadavérique, elle ne fit pas de geste de la main.
Dillion avait mal au crâne à force d'être branché à son travail, mais grâce à cela il put repartir avec quelques racines.
La sixième semaine, Dillion passa devant la ferme de Ma' Jeagger, cette dernière l'interpella.
- Oh Dillion heureusement que tu es là, s'il te plaît rentre vite, nous avons besoin de toi !
Dillion se rappela qu'il la connaissait à peine, mais aussi qu'il ne connaissait pas grand monde a part ses collègues branchés comme lui. Il entra donc.
Que ce passe-t-il madame Dillion ?
Elle indiqua la chambre d'enfant de son moignon. Dillion avança prudemment, prenant soin de ne pas glisser sur les morceaux de bâches répandus sur le sol.
Il ouvrit la porte et surprit le gamin en plein repas. Dillion resta sans voix, cet enfant mangeait de la viande.
- Je suis désolé, mais je n'ai plus qu'un bras, et ils ont besoin de protéines, sanglota Ma' Jeagger.
Depuis, Dillion n'alla plus se brancher au travail.
lundi 10 septembre 2018
Un spectre nageait en eaux troubles
L'heure est sombre, je
vais pouvoir vous transmettre une nouvelle vision.
Shayu laissait le vent
marin fouetter son visage et prit une grande inspiration comme si ce
devait être la dernière.
Il n'avait pourtant rien à craindre, le chalutier était solide, suffisamment en tout cas pour ne pas céder aux assauts des vagues. La peinture orange écaillée donnait des dents au navire qui tranchait les flots avec férocité, faisant fuir les squales restants. « Un prédateur plus gros que les prédateurs » fanfaronnaient le capitaine Chanzui. Un élan buccal qui sonnait toujours comme un coup d'envoi pour la vraie chasse, à tenté qu'il y en ait une fausse, une illégale peut-être ?
Car en plus de thon, dorades et de leurs gigantesques derrières, l'équipage ramenait des petits bouts de requins. Des ailerons. Soigneusement découpé sur les requins-marteaux qui se laissaient prendre dans les mailles.
Enfin, ça, c'était en théorie, car pour l'instant, les petits blancs à la face en moule à gaufre se faisaient rares. « Et les clients aussi » pestaient contre le capitaine. Il faut dire qu'Hongkong refusait maintenant de servir de la soupe aux ailerons dans les réceptions officielles. Et avec ça, la pêche devait être « étroitement contrôlé » par les ONG locales. Shayu broyait du noir, la cueillette d'ailerons alourdissait convenablement le paquet de feuilles vertes à la fin du mois, il faudrait bientôt en donner aux gardes côtiers pour être tranquille.
« On en tien un ! » S'exclama le capitaine Chanzui.
Les mailles s'agitaient, un requin-marteau d'une taille peu commune se débattait avec la force du dernier espoir. Espoir qui fut convenablement éteint lorsqu'on le projeta sur le pont.
Shayu saisit son couteau et s'approcha de la bête qui battait le sol avec fureur. Les yeux du pêcheur glissèrent sur le corps de l'animal, ce n'était vraiment pas un squale normal. Sa robe cendre laissait paraître un âge canonique, de multiples cicatrices semblait dessiner des lettres issues d'un alphabet tribal, mais surtout son œil crevé luisait d'une lueur vengeresse.
« Bon, tu te bouges Shayu ». L'exclamation du capitaine sortit le rêveur amateur de sa torpeur. Il saisit l'aileron et commença à le scier. La graisse et le sang maculèrent son habit, mais le bout de chaire finit par céder. Shayu se tourna vers la mâchoire pour en extraire quelques dents, c'est que ça pouvait valoir six cents pièces sur internet. Mais l'animal rendu fou par l'éviction de sa nageoire découragea le pêcheur par de grands claquements. Amputé, mais toujours vivant, il fut rejeté dans les eaux sombres se tortillant de douleur et d'égarement, incapable de nager correctement
« Bah, c'est qu'un petit bout de peau, il peut s'en sortir » émit Shayu pour lui-même et il détourna le regard de l'eau, il avait surtout hâte d'être en congé.
Il n'avait pourtant rien à craindre, le chalutier était solide, suffisamment en tout cas pour ne pas céder aux assauts des vagues. La peinture orange écaillée donnait des dents au navire qui tranchait les flots avec férocité, faisant fuir les squales restants. « Un prédateur plus gros que les prédateurs » fanfaronnaient le capitaine Chanzui. Un élan buccal qui sonnait toujours comme un coup d'envoi pour la vraie chasse, à tenté qu'il y en ait une fausse, une illégale peut-être ?
Car en plus de thon, dorades et de leurs gigantesques derrières, l'équipage ramenait des petits bouts de requins. Des ailerons. Soigneusement découpé sur les requins-marteaux qui se laissaient prendre dans les mailles.
Enfin, ça, c'était en théorie, car pour l'instant, les petits blancs à la face en moule à gaufre se faisaient rares. « Et les clients aussi » pestaient contre le capitaine. Il faut dire qu'Hongkong refusait maintenant de servir de la soupe aux ailerons dans les réceptions officielles. Et avec ça, la pêche devait être « étroitement contrôlé » par les ONG locales. Shayu broyait du noir, la cueillette d'ailerons alourdissait convenablement le paquet de feuilles vertes à la fin du mois, il faudrait bientôt en donner aux gardes côtiers pour être tranquille.
« On en tien un ! » S'exclama le capitaine Chanzui.
Les mailles s'agitaient, un requin-marteau d'une taille peu commune se débattait avec la force du dernier espoir. Espoir qui fut convenablement éteint lorsqu'on le projeta sur le pont.
Shayu saisit son couteau et s'approcha de la bête qui battait le sol avec fureur. Les yeux du pêcheur glissèrent sur le corps de l'animal, ce n'était vraiment pas un squale normal. Sa robe cendre laissait paraître un âge canonique, de multiples cicatrices semblait dessiner des lettres issues d'un alphabet tribal, mais surtout son œil crevé luisait d'une lueur vengeresse.
« Bon, tu te bouges Shayu ». L'exclamation du capitaine sortit le rêveur amateur de sa torpeur. Il saisit l'aileron et commença à le scier. La graisse et le sang maculèrent son habit, mais le bout de chaire finit par céder. Shayu se tourna vers la mâchoire pour en extraire quelques dents, c'est que ça pouvait valoir six cents pièces sur internet. Mais l'animal rendu fou par l'éviction de sa nageoire découragea le pêcheur par de grands claquements. Amputé, mais toujours vivant, il fut rejeté dans les eaux sombres se tortillant de douleur et d'égarement, incapable de nager correctement
« Bah, c'est qu'un petit bout de peau, il peut s'en sortir » émit Shayu pour lui-même et il détourna le regard de l'eau, il avait surtout hâte d'être en congé.
C'est le couteau dans la poche et le vague à l'âme qu'il retrouva
le chalutier après ses congés.
Avant d'être accueilli par ses collègues, il fut arrêté par une étrange momie. Un homme (enfin, il le supposait), terré dans un fauteuil roulant, couvert de bandages, sanglotant à chaque souffle.
« N'y vas pas... N'y vas pas... Il te... Il te... » , articula la créature au prix d'atroces efforts.
Shayu était certes très ému, et surtout très dégoûté par le triste spectacle, mais il n'eut ni temps ni pièce à accorder à la pauvre bête. Il salua poliment la momie et embarqua.
De retour parmi ses collègues, il serra les poignets de mains habituelles remarquant tout juste que le capitaine n'était pas là.
Avant d'être accueilli par ses collègues, il fut arrêté par une étrange momie. Un homme (enfin, il le supposait), terré dans un fauteuil roulant, couvert de bandages, sanglotant à chaque souffle.
« N'y vas pas... N'y vas pas... Il te... Il te... » , articula la créature au prix d'atroces efforts.
Shayu était certes très ému, et surtout très dégoûté par le triste spectacle, mais il n'eut ni temps ni pièce à accorder à la pauvre bête. Il salua poliment la momie et embarqua.
De retour parmi ses collègues, il serra les poignets de mains habituelles remarquant tout juste que le capitaine n'était pas là.
Shayu laissait le vent marin fouetter son visage et prit une grande inspiration comme si ce devait être la dernière. La brise était toutefois plus brisante que d'habitude. Les vagues ne lacéraient plus seulement la coque, mais venaient s'écraser sur le pont manquant d'engloutir les marins. Dans de telles conditions, le nouveau capitaine n'eut d'autre choix que d'ordonner le retour au port, pestant allégrement contre ces conditions climatiques qui changeait beaucoup trop vite. Accroché au bastingage Shayu était tout aussi circonspect, il n'avait jamais vu de tempête se lever si vite.
Perdu par cette pensée, il fut frappé par une vague agressive.
Dans les eaux sombres, Shayu s'agita, engourdit pas ses vêtements. La bouche fermée, les yeux ouverts, il essaya de retrouver le sens de la surface. Une ombre grisâtre lui tourna autour. Malgré l'eau salée qui flouait sa vision, Shayu reconnu le requin à l'œil crevé. Il battit ses membres de toutes ses forces pour regagner la surface.
Ses oreilles n'étaient plus bouchées, c'est dans sa tête qu'il entendit la voix.
« Pourquoi paniquer ? Mes frères et moi n'allons pas te tuer, humain, nous reprendrons seulement ces petits bouts de peau que tu nous as arrachés, mais ne t'inquiètes pas, tu devrais t'en sortir ».
Shayu laissait le vent marin fouetter son visage et prit une grande inspiration comme si ce devait être la dernière.
lundi 27 août 2018
Dans ces grottes organiques
Que sommes-nous prêt à perdre pour espérer tout emporter ?
Les frères Pennyless souffraient d'un handicap majeur, ils étaient pauvres. Donc vu comme des pauvres, entendus comme des pauvres, senti comme des pauvres, détestés comme des pauvres.
Ils arrivaient à vivre correctement certes, mais ils portaient des vêtements seulement fonctionnels, des habits de pauvre. Sentant la colère lui butiner les entrailles, l'aîné Angus alla flairer dans les bas-fonds des emplois en dessous des lois susceptible de lui rapporter de quoi retirer sa peau de pauvre. C'est dans un tripot un plus morbide que la moyenne qu'il entendit des voix étouffées parler du joyau de chaire des grottes organiques. Angus savait que tout ce qui était rare était précieux, ce joyau lui était unique.
Seulement, pour l'acquérir, il fallait payer de sa personne, mais Angus était décidé. Il parvint à convaincre son frère Jamie de troquer leurs affaires survivantes contre du matériel de spéléologie. Jamie ne comprit pas tout de suite pourquoi un masque à gaz était nécessaire.
« Nous sommes dans les tripes du diable » émis Jamie en ajustant son masque.
Les murs couverts de la substance spongieuse rosâtre éclataient en petites bulles délivrant un parfum fétide. Les grottes organiques refoulaient des fragrances si âcres qu'elles poussaient presque à l'inconscience. De plus, la matière avait aussi envahi le sol, engluant les pieds des aventuriers. Lourdement chargés, les aventuriers peinaient à avancer. Après plusieurs heures de marche, Jamie se décourageait, mais Angus ne se laissa pas abattre.
« Laissons nos sacs ici, ne gardons que les torches et nos manteaux, nous progresserons plus vite.
Ils s'enfoncèrent dans les entrailles de la terre. Jamie se demanda s'ils ne longeaient pas des galeries volcaniques, car la chaleur devint vite insoutenable. Il gardait la bouche ouverte pour empêcher sa langue de cuire dans sa bouche, alors ruisseau de sueur s'écoulait de son front, et que sa tête commençait à tourner dangereusement. Il se découragea, mais Angus ne se laissa pas abattre.
« Laissons nos manteaux ici, ne gardons que les torches, nous progresserons plus vite ».
Ils s'enfoncèrent dans les entrailles de terre. Jamie cligna des yeux en d'étranges coléoptères s'extraire de la matière murale. Leur coque réfléchissait si violemment les rayons des torches que les frères Penyless ne parvenaient plus à faire un pas sans manquer d'épouser le sol. Le bras devant les yeux Jamie percevait la lumière comme s'il fixait le soleil en août. Après plusieurs secondes de marche, il se découragea, mais Angus ne se laissa pas abattre.
« Laissons nos torches ici, nous sommes pas loin, je peux sentir l'odeur de la fortune ».
« La caverne s'effondre, faut pas traîner », paniqua Jamie.
Perdu dans l'abîme, tâtonnant les murs dégoulinants de miasmes, les frères tentèrent de retrouver la route de la lumière. Les bras en croix, Jamie avançait sans quitter les parois des doigts. Ses yeux ne pouvaient le confirmer, mais il sentait que les boyaux se resserraient sur eux. Paniquant un peu plus il accéléra la cadence, entravé par les amas spongieux. Les bordures l'anseraient de plus en plus, l'obligeant à se baisser pour progresser.
Enfin une fenêtre de lumière lui apparut, les torches qu'ils avaient laissées derrière eux dormaient toujours dans la salle.
« Angus ça y est, je vois les torches !
-...
- Angus ?
- Jamie, je... La...
Malgré la pression des murs, Jamie s'arrêta pour se tourner vers son frère.
- Jamie, la pierre... Elle me... Elle me...
Jamie crut distinguer le visage horrifié de son frère. Il sut à cette expression qu'Angus était condamné et se rua hors de l'artère. Le plafond l'écrasait, il dut ramper pour gravir les derniers centimètres le séparant de la salle. Englué au sol, il fit un effort inhumain pour s'extraire de la fange, mais son mollet droit ne traîna que trop. Le cri de Jamie sonna comme un glas alors que sa jambe était broyée par la pierre sanguinaire.
Avant de sombrer dans l'inconscient, il comprit. Les grottes organiques étaient l'estomac de quelque chose. Elles les avaient défaites de leur laine et de leur fer, avant de les attirer dans le ventre. À vouloir ce qui brille les frères Pennyless s'était fait digérer par le système digestif de plus carnassier qu'eux.
dimanche 5 août 2018
Le mal de pierre noire
Certaines statues sont plus vivantes que les statues vivantes, y en qui pleurent, d'autres qui sourient. Certaines explosent.
Trop tard comme toujours.
Cela me rappelle l'histoire de ce type dont j'ai perdu le nom. Je vais l'appeler Jean Bien, c'était un type bien, rien de spectaculaire dans sa bienfaisance, il donnait un peu à son prochain, parfois à sa prochaine, puis recommençait la semaine suivante.
C'était surtout un type qui ne disait rien, de méchant ou de gentil. Juste rien. Quand son boss l'houspillait, rien. Quand sa douce le cajolait rien. Quand une douce professionnelle l'aspirait, rien.
Dans son lui dormait un petit feu de glace. À chaque fois qu'il retenait sa colère ou ses sentiments, il l'attisait un peu plus. Et il se retenait beaucoup.
J'ignore s'il aimait sa vie, en tout cas, il la vivait à défaut de mieux. Étrange, il passait au-dessus de sa vie, c'est peut-être cela qu'on appelle « survivre ».
Je m'égare...
Notre Jean Bien était blanc de peau, blanc de nuit, noir d'ennui, noir dedans. Déjà rongé par le mal commun de la dépression, il fut touché par une maladie encore plus charmante.
Tout commença par une tache sur le cœur. Rien de métaphorique cette fois, il avait une vraie tache noir sur la poitrine. Une tache sombre, dure, froide. De la matière dont on fait les miroirs pour aveugles. Aveugle, il ne l'était pas, la tache, il la voyait. Dans le shaker qu'était son crâne, angoisses doutes craintes colères et peur de la mort formaient un délicieux cocktail. Un tord-boyaux putride. Il avait peur. Il avait honte.
Il alla voir un médecin. Ce dernier lui jargonna des mots à peine compréhensibles, lui parlant de « cas clinique inhabituel ». Jean Bien cessa de l'écouter, car il ne vit nulle compassion derrière les verres fumés du soignant. Il cessa de voir le médecin et ne parla de sa tâche à personne.
Dés cet instant, la petite tâche noire commença à s'étendre.
Doucement.
Inexorablement.
Le banal des mortels craint la maladie à cause des souffrances qu'elle promet. Celle de Jean Bien l'en débarrassait. À mesure que la pierre s'étalait il ressentait de moins en moins son corps. Cette bénédiction du diable lui offrait un peu de repos, il souffrait moins. Mais il avait honte de cette maladie, honte de l'accueillir et de se complaire dedans. Progressivement, il rompit tous contactes avec ses proches.
Il se durcissait. De corps comme d'esprit. Men sana in corpore sano pas vrai ? La réciproque est vraie aussi.
Inexorablement, doucement, le mal de pierre noire s'empara de son corps. D'abord ses bras, l'obligeant à porter gants et manches longues. Ensuite, les jambes, rendant la marche difficile, aussi, il restait cloîtré chez lui. Et puis vint la tête, soudant ses lèvres sous la roche, lui interdisant toutes phrases...
La dernière fois que Jean Bien se regarda dans la glace, il n'y trouva pas son reflet, mais l'image sèche d'une statue de bronze, un homme froid, ayant durci pour ne plus souffrir.
Pourtant, à l'intérieur, un feu de glace brûlait toujours. Ces coups de gueule qu'il n'avait jamais poussés, ces déclarations qu'il n'avait jamais faites, et qu'il ne pouvait désormais plus faire.
Ne restait plus qu'un brasier de regrets le consumant de l'intérieur tandis que sa surface était aussi glaciale qu'impénétrable.
Alors Jean Bien prit une dernière décision. Il alla s'asseoir dans un parc et attendit que le mal de pierre achève de le transformer en statue.
Il disparut sous la roche froide.
Le brasier brûlait toujours.
On l'oublia.
Un jour.
La statue explosa.
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